Informations Scraps

Posted on | mars 25, 2009 | No Comments

Le professeur David Karger est un homme sérieux. Très. Il vient de participer à une étude menée par le Laboratoire d’informatique et d’intelligence artificielle. Il s’était entouré d’une équipe redoutable, spécialisée dans la recherche sur la distribution, la gestion, l’analyse et l’accès à l’information. Monsieur Karger faitégalement partie d’un groupe de réflexion et de recherche sur l’interopérabilité sémantique de métadonnées et d’informations dans des environnements différents. Pour schématiser, il s’agit d’un groupe qui s’emploie à apprendre aux bases de données à discuter entre elles (mais je vous conseille de retenir la formule complète, elle fait son petit effet dans les discussions autour d’un cocktail).

Pourquoi parlons nous de ce brillant jeune homme ? De ce chercheur qui a priori n’a que peu de temps à perdre en futilités ? Et bien parce qu’il vient, avec son équipe d’experts, de produire un document de soixante pages traitant de l’utilisation du … Post It. Bon alors à première vue et étant donné le pédigrée du personnage, c’est un peu comme si la NASA publiait une étude sur le montage des meubles Ikea. Mais à y regarder de plus prés c’est diablement intéressant. Si, si …

Comment se fait-il qu’à l’heure où la plupart de nos collaborateurs possèdent des outils numériques et informatiques puissants destinés à transformer leurs tâches quotidiennes en partie de plaisir, leurs bureaux soient toujours maculés de Post It ? Quel manager n’a pas frémis en voyant un membre de son équipe noter une information capitale pour la réussite
d’un dossier vital sur un petit bout de papier jaune simplement séparé de la chute dans la corbeille par un ridicule et maigrichon bandeau de colle ? Pourquoi réclament-ils toujours des machines plus performantes si c’est pour finir par griffonner la solution miracle au crayon papier ? Pourquoi cette résistance préhistorique ? Et pourquoi la Nasa ne s’est-elle jamais intéressée à la question ?

Comme le dit le professeur Karger, les employés ont ceci de commun avec l’électricité qu’ils suivent le chemin de la moindre résistance. On pourrait largement généraliser cette assertion au delà du cercle de travail.  Et les Post It, contrairement à un ordinateur par exemple, sont le parfait exemple de ce que l’on appelle une affordance : un objet qui suggère sa
propre utilisation. Le petit morceau de papier apparaît donc comme une solution incontournable.

-    il bénéficie de l’évidence de son utilisation
-    il est rapidement accessible
-    il comble pleinement la capacité du cerveau humain à se rappeler de l’emplacement d’un objet dans un environnement en 3D (ce qu’un ordinateur ne reproduit que difficilement)
-    il permet de remettre à plus tard des tâches plus « fastidieuses » tout en en rappelant la nécessité (en effet l’étude montre que dans la majorité des cas, l’information est écrite sur un morceau de papier puis dans un second temps rentrée dans une to do list informatique, plus rébarbative puisqu’elle réclame qu’on réfléchisse à l’affectation à tel ou tel
dossier, à une date limite, …)

Du coup les applications informatiques destinées à virtualiser l’objet fétiche jaune peinent à le supplanter.

En fait l’étude ne se focalise pas uniquement sur le Post It, même si ce dernier reste assez emblématique. Elle traite de notre utilisation des « débris d’information » (information scraps) que l’on note ça et là, que l’on s’envoie par mail à nous même … Elle établit différents classements de type d’utilisation, d’accessibilité … Mais à mon sens  elle rappelle surtout deux fondamentaux de l’organisation du travail que l’on peut également transposer au management :

-    une bonne interface tend à la disparition même de l’interface (d’où la victoire du Post It sur le pc)
-    contrairement à ce que défendent parfois les techniciens, si un outil n’est pas utilisé comme prévu, la faute en incombe aux concepteurs, pas à l’utilisateur (en tous cas c’est ce que prétendent les ethnologues)

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